Une peau neuve
Un événement de taille est venu ébranler (dans tous les sens du terme) mon quotidien.La grande rue qui me borde, Södra Förstadgatan, a été défigurée ! Pire que ça, elle a été coupée, éventrée, éviscérée, brûlée, écrasée !
Le choc s'est étendu sur plusieurs longs jours, pendant lesquels nous assistions tous impuissants à cette lente torture.
Tout a commencé par un arrêt soudain de la circulation. Puis des rainures furent percées à même la rue, laissant des cicatrices béantes à sa surface.
Un engin bruyant vomissant une fumée âcre entreprit alors de désceller les moellons que je voyais doucement s'éroder depuis tant d'années !
Cette image restera gravée à jamais en moi ...
Le fracas des pavés s'abattant dans un camion, la ronde incessante de cette mâchoire avide ne semblait pas se finir.
Au fil des heures, la terre sous les pavés était de plus en plus visible, créant une tranchée immonde qui défigurait ma rue.
Une personne habillée de jaune était prisonnière de la machine, et était visiblement impuissante à arrêter le massacre, malgré ses tentatives sur toutes les commandes et volants qu'elle pouvait atteindre.
Inlassablement, un sournois camion bleu emportait les pavés vers une destintaion inconnue, alors qu'ils auraient très bien pu (et dû) continuer à égayer la rue de leur parfait alignement !
Le passage piéton ne fut pas épargné, et les blocs de pavés furent arrachés sans pitié
Lorsqu'il n'y eut plus de pavés à retirer, les machines s'arrêtèrent, comme pour reprendre leur souffle mécanique. Nous étions tous suspendus dans une attente tendue.
Les machines partirent alors, laissant leur oeuvre de destruction derrière elles.
Dans la nuit qui suivit, d'intenses conversations fusèrent entre tous les appartements malheureusement témoins de l'atrocité.
Personne ne savait que penser, tout le monde s'échauffait, et certains allaient jusqu'à imaginer que les bâtiments aussi seraient détruits, au retour des machines, dès le lendemain !
Le lendemain matin, les machines revinrent, au désarroi général.
La tension était palpable, mais je remarquais un changement: les mâchines à mâchoires avaient été remplacées par des véhicules à chenilles, à rouleaux. Une étrange odeur flottait dans l'air, qui ne me disait rien qui vaille ...
Après plusieurs manoeuvres, l'une des machines déversa sur la terre nue une des plus horribles substances qu'il m'ait été donné de voir, et de sentir.
Brûlante, la matiére ressemblait à une sorte de lave noire fumante et coulant au ralenti. Elle fut étalée sur toute la surface blessée de la rue, provoquant en moi une sensation de perte irrémédiable.
Non contentes d'avoir défiguré l'harmonie de la rue, les machines envoyèrent un nouvel assaillant, sous la forme d'un assemblage de rouleaux qui aplatirent la lave, comme pour s'assurer que la rue ne pourrait jamais s'en détacher !
L'horreur continua jusqu'à ce que la moindre parcelle de terre fut recouverte, et que les émanations de la lave noire aient vicié l'atmosphère pour toujours.
A un moment, des personnes habillées comme celles qui étaient prisonnières des machines, arrivèrent avec des pieux metalliques pour essayer de libérer les bouches d'égouts qui avaient été noyées sous l'innomable vase noire encore fumante.
Ils travaillaient d'arrache pied, et arrivèrent de justesse à faire affleurer les bouches avant que d'autres machines arrivent, les forçant à s'écarter.
Cette triste aventure se termina par une tentative désespérée. Les personnes en jaune profitèrent d'une absence des machines pour essayer de redonner un semblant de dignité à la rue.
Ils se dépéchèrent et tracèrent un quadrillage sur la nouvelle peau noire, et y peignirent les mêmes bandes blanches qui étaient si joliement représentées par les pavés maintenant disparus.
Ils travaillèrent vite, comme s'ils savaient que le retour des machines scellerait leur sort.
Le résultat fut d'un bien piètre réconfort, tant la vue de cette longue bande noire agressait la vue.
Les machines ne sont plus revenues, aucun bâtiment n'a été démoli, et la circulation a repris comme si de rien n'était.
Mais les choses ont changé ... la rue n'est plus la même, ne parle plus de la même façon. Le staccato des pneus sur les pavés a disparu, il a été remplacé par un sifflement continu, lancinant.
J'ai cependant remarqué que la balafre noire commence à s'éclaircir, et que l'odeur noire s'estompe de jour en jour ... comme si la rue pouvait guérir de cette amputation ...

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