Good vibrations
C'est amusant comme mes locataires prennent leur temps pour s'installer.
D'abord, ils se sont obstinés à utiliser une de mes pièces comme espace de stockage pour les dizaines de cartons vides qui contenaient les petits et grands articles qui peuplent les autres pièces.
Mais dans le "salon 1", rien du tout, pas même une lumière.
Juste quelques outils et les squelettes de cartons qui dorment dans le noir.
Mais quelque chose de nouveau est arrivé récemment.
Commençons par elle.
J'avais remarqué depuis un moment cette sacoche noire allongée qui n'avait pas été ouverte, et qu'on transportait toujours avec le plus grand soin.
Elle a commencé par déplier un frèle objet métallique, qu'elle appela un pupitre.
Posé tout droit, l'objet solitaire semblait attendre quelque chose.

Puis la sacoche allongée fut ouverte.
Elle renfermait un objet très intéressant d'une finesse et d'un âge conséquent, j'ai bien pu le voir par la chaleur de son bois verni.
Elle se mit à jouer de l'instrument, face au pupitre qui tenait de simples feuilles de papier.
Et la sonorité qui s'échappa du violon (un mot que je n'oublierai pas de sitôt) résonna dans toute la pièce, emplissant l'espace, rebondissant d'un mur à l'autre, peuplant de créatures musicales un volume qui ne semblait plus vide du tout, mais vivant et enjoué.
Moi aissi, je vibrais.

Quant à lui, il amena une lumière dans le salon 1, enfin ! Quallait-il advenir de cette pièce jusque là abandonnée ?
Approchant un siège de la faible lumière, il y amena deux gros sacs informes qui gisaient dans la pièce depuis le premier jour, comme inutiles.

Un à un, il en sortit des tubes métalliques de toutes tailles, des pièces en plastique et des disques de caoutchouc.
Des câbles électriques complétèrent cet étrange amas.
Etait-ce encore un outil à l'usage inconnu ?

Après une vingtaine de minutes d'assemblage, pendant que le violon distillait ses mélodies dans la pièce d'à côté, une espèce d'échafaudage avait pris forme.
Les disques de caoutchouc étaient fixés sur la structure métallique, et reliés par les câbles à un boîtier qui était branché sur le courant.
Le siège avait pris place devant l'objet, et un pupitre accompagnait le tout, il portait le même genre de feuilles que pour le violon.

Mais comment ceci pouvait-il aussi être un instrument de musique ?
Je ne tardais pas à le découvrir, car il s'assit devant l'assemblage, prit des baguettes en bois et fit naître un battement syncopé qui s'il n'avait rien de mélodieux, possédait une caractéristique musicale. Complètement différente de celle du violon, mais musicale tout de même.
La batterie ne faisait presque aucun bruit, mais je suppose que le casque qui y est branché diffuse quelque chose d'associé aux battements rythmiques des mains et pieds.
Sans atteindre l'émotion du chant du violon, les vibrations de la batterie ne me laissent pas insensible ...
Voilà donc que mes deux locataires sont musiciens ... est-ce que la chatte fait de la musique aussi ?
Peut-être, car si elle n'a pas fait beaucoup de bruit jusqu'à maintenant, elle a de temps en temps laissé échapper un miaulement flûté ...
Pop ! Pschhhhh ...
Je reconnais ce son, il a déjà retenti l'année dernière, quand l'ancien locataire était encore ici (Comment s'appellait-t-il déjà ... Olaf ? ... J'ai l'impression d'avoir du mal à me souvenir de lui).
C'était à l'occasion de réunions, et d'occasion spéciales.
A chaque fois, tout le monde avait l'air très content de soi, et inhabituellement enjoué.
Pourquoi ce soir serait une occasion particulière ?
Mes occupants ont fait la cuisine c'est vrai (quelque chose de chaud, ça change des sandwiches qu'ils grignotent depuis un moment dans la cuisine en écoutant des chants locaux), mais enfin, il n'y a ni lumières clignotantes, ni foule dans le salon, ni animation dans la rue comme pour les autres fois ...
En tout cas, ils ont sorti le même genre de flacon (mais de taille moyenne) que ceux qui servent aux grandes occasions.

Ils ont accompli le petit cérémonial que j'ai vu tant de fois sans vraiment en comprendre le sens: un verre est rempli, de la mousse tente de s'échapper, mais n'y parvient (presque) jamais.

Le remplissage se poursuit jusqu'à ce que tous les verres soient à moitié pleins

Puis ils recommencent une fois de plus pour remplir complètement les verres cette fois.
Pourquoi cette manipulation ?
Pourquoi ne pas verser le liquide directement sans la mousse au lieu de s'y reprendre à plusieurs fois ?
Je ne sais pas ...

Enfin, arrive le moment qui m'a toujours semblé incompréhensible.
Lentement, les regards se croisent, les verres sont levés, puis entrechoqués.
Enfin, chacun boit, et c'est à partir de ce moment là que la gaieté arrive.
Seulement cette fois, quelque chose de différent est arrivé.
En entrechoquant leurs verres ("trinquant" est le mot, je le sais maintenant), ils ont dit "A notre appartement".
Cette petite cérémonie était en quelque sorte ... en mon honneur ?

De façon prévisible, chacun a ensuite eu l'air très content de soi, et inhabituellement enjoué ...
La différence est que cette fois, je participe à la gaieté, et me sens ... inhabituellement très enjoué de moi ... heu ... mes idées ne sont plus si claires ... tiens ... ils ont deux chats ?
Les nouveaux venus
La vie était bien tranquille jusqu'au deux octobre dernier.Les journées passaient tranquillement, depuis le départ d'Olaf, et je me préparais à accueillir l'hiver et sa splendeur rigoureuse.Chaleureusement, les dernières bonnes journées d'un été tardif faisaient leurs adieux une à une, en promettant de revenir l'an suivant.Mais voilà qu'en ce soir du deux octobre, alors qu'une obscurité avait gagné le ciel et tout ce qu'il renferme, le silence fut brisé par un son incongru.Une clé dans une serrure ... ça faisait longtemps !Un instant, je me demandais si Olaf était revenu, rongé par le regret de notre séparation. Il avait pourtant pris bien soin de tout emporter, du plus petit bibelot jusqu'au plus gros meuble, et sa décision n'avait rien de temporaire.J'attendis (que pouvais-je faire d'autre ?) ...Ce n'était pas Olaf, il n'hésite jamais pour ouvrir la porte, ne cherche pas quelle clé utiliser ...Ma curiosité fut remplacée par de l'impatience et du désarroi quand la porte, tout juste déverouillée, ne fut même pas ouverte, et que les bruits de pas s'éloignèrent, rapidement.Ce mystère allait m'occuper toute la nuit, et les suivantes, me suis-je dit sur le moment.Qui peut bien déverouiller une porte et ne pas l'ouvrir ? Inconcevable !A ce moment de mes ruminations, le bruit revint, plus lent.Des années d'habitude me firent détecter deux personnes, chargées qui plus est.Les pas s'arrêtèrent devant la porte, et quelques paroles étranges furent échangées.La petite carte qui ornait le chambranle extérieur fut décollée, et une petite troupe pénétra sur le seuil.Deux personnes, chargés de lourds sacs, et portant une boîte ajourée dans laquelle je perçus un animal. Voilà qui était très intéressant.Doucement, ils posèrent leur attirail, et ressortirent pour revenir plusieurs fois, chargés à chaque voyage de sacs de toutes tailles.L'animal était resté dans sa boîte sans rien dire.Puis ils fermèrent la porte avec une des clés qui avait appartenu à Olaf, je la reconnaissais parfaitement.Ils se regardèrent en souriant, et firent sortir l'animal de sa cachette. C'était un chat, il en passait régulièrement sur le téléviseur d'Olaf ... mais je n'en avais jamais vu de vrai. Il est minuscule !Echangeant des mots à voix basse comme s'ils avaient décidément fait trop de bruit jusqu'à maintenant, ils arpentèrent chaque pièce obscure (Olaf n'avait laissé aucune ampoule, tout juste celles du couloir d'entrée), et faisant des commentaires surpris (Mais quel langage parlaient-ils ? Cela n'avait rien à voir avec celui d'Olaf)Le temps passait et ils finirent par déplier quelques uns de leurs sacs, pour étaler deux sortes de couvertures épaisses, qui gonflèrent légèrement en quelques minutes.Leur lit fait (car ce ne pouvait être que cela), ils s'y allongèrent en soupirant.L'un d'eux sortit un petit appareil et une sorte de clavier sur lequel il s'activa quelques minutes.La lumière du couloir fut éteinte, et la nuit reprit ses droits.Mais ce ne fut pas une nuit comme les autres. Ce n'était pas leur présence imprévue, ni le chat qui fureta quelque peu autour d'eux sans trop s'éloigner, mais un changement en moi ... qui s'opéra sans que je puisse savoir de quoi il s'agissait.
**********
Le lendemain matin, ils utilisèrent le même genre d'appareil qu'Olaf prenait pour parler à voix haute tout seul, et après quelques phrases, ils parurent rassurés.
Je le fus également, mais pas pour la même raison. Tout à coup, je comprenais ce qu'ils disaient, comme si leurs phrases prononcées dans leur appareil avait changé quelque chose tout à coup.
"On est chez nous, ça y est !"
"Allons visiter !"
Chez nous ? Que voulaient-ils dire par là ? (Je savais très bien ce que cela signifiait, mais l'idée ne m'était pas encore familière)
Ils explorèrent chacune de mes pièces longuement, poussant des petits cris d'émerveillement (qui me firent le plus grand plaisir). Le chat ("Meow") trottinait autour d'eux et avait l'air aussi excité qu'eux.
Ils s'extasièrent devant mon couloir, boisé et central, en remarquant mon porte-manteaux qui rappelle celui d'une école, les dessins sur les vitres opaques de la porte d'entrée.
Les pièces suivantes, qu'ils appelèrent "les salons" firent grande impression.
Mon premier salon, jaune, est agréable, bien éclairé, et possède deux accès fermés par des portes.

Il donne sur mon deuxième salon, central, qui possède un mur arrondi, et un haut plafond comme partout ailleurs, avec des moulures blanches au plafond.
Il a quant à lui trois accès: un vers le premier salon, un pour revenir vers le couloir; ces deux issues sont refermables par des portes.
Le troisième accès n'a pas de porte, et mène au "troisième salon", qu'ils rebaptisèrent vite en "bureau".



Ils ont vite remarqué ma cheminée centrale, mais qui pourrait passer sans la voir ?

Dans mon troisième salon, ou plutôt bureau, ils se sont arrêtés plus longtemps, prenant des mesures au jugé et discutant de l'emplacement de bureaux, chaises.
Ils parlaient de luminosité, d'insonorisation, de pupitre (un pupitre ? qu'est-ce que c'est ?)


Ce fut au tour de ma chambre dans laquelle ils avaient passé la nuit.
Bien plus enthousiasmes que la veille au soir, ils s'animèrent et recommencèrent leur petit manège, à mesurer et discuter de disposition.
Le placard/penderie du fond ne leur échappa pas, et ils y entreposèrent d'ailleurs leurs sacs de vêtements.


Ma cuisine fut un grand moment pour eux (et pour moi), car ils ne tarirent pas d'éloges devant mes équipements, mon agencement et toujours, la luminosité parfaite et généreuse.




Même ma salle de bains eut droit à des compliments !


Bref, à la fin de cette visite détaillée, ils avaient l'air satisfaits et même comblés.
Je dois dire que devant un tel enthousiasme, je ne pouvais que faire de même, et me suis dit qu'il me plaîrait bien aussi de passer un moment avec eux ...
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