samedi, juin 23, 2007

Une peau neuve

Un événement de taille est venu ébranler (dans tous les sens du terme) mon quotidien.
La grande rue qui me borde, Södra Förstadgatan, a été défigurée ! Pire que ça, elle a été coupée, éventrée, éviscérée, brûlée, écrasée !
Le choc s'est étendu sur plusieurs longs jours, pendant lesquels nous assistions tous impuissants à cette lente torture.

Tout a commencé par un arrêt soudain de la circulation. Puis des rainures furent percées à même la rue, laissant des cicatrices béantes à sa surface.
Un engin bruyant vomissant une fumée âcre entreprit alors de désceller les moellons que je voyais doucement s'éroder depuis tant d'années !
Cette image restera gravée à jamais en moi ...


Le fracas des pavés s'abattant dans un camion, la ronde incessante de cette mâchoire avide ne semblait pas se finir.

Au fil des heures, la terre sous les pavés était de plus en plus visible, créant une tranchée immonde qui défigurait ma rue.
Une personne habillée de jaune était prisonnière de la machine, et était visiblement impuissante à arrêter le massacre, malgré ses tentatives sur toutes les commandes et volants qu'elle pouvait atteindre.

Inlassablement, un sournois camion bleu emportait les pavés vers une destintaion inconnue, alors qu'ils auraient très bien pu (et dû) continuer à égayer la rue de leur parfait alignement !
Le passage piéton ne fut pas épargné, et les blocs de pavés furent arrachés sans pitié


Lorsqu'il n'y eut plus de pavés à retirer, les machines s'arrêtèrent, comme pour reprendre leur souffle mécanique. Nous étions tous suspendus dans une attente tendue.
Les machines partirent alors, laissant leur oeuvre de destruction derrière elles.

Dans la nuit qui suivit, d'intenses conversations fusèrent entre tous les appartements malheureusement témoins de l'atrocité.
Personne ne savait que penser, tout le monde s'échauffait, et certains allaient jusqu'à imaginer que les bâtiments aussi seraient détruits, au retour des machines, dès le lendemain !


Le lendemain matin, les machines revinrent, au désarroi général.
La tension était palpable, mais je remarquais un changement: les mâchines à mâchoires avaient été remplacées par des véhicules à chenilles, à rouleaux. Une étrange odeur flottait dans l'air, qui ne me disait rien qui vaille ...

Après plusieurs manoeuvres, l'une des machines déversa sur la terre nue une des plus horribles substances qu'il m'ait été donné de voir, et de sentir.
Brûlante, la matiére ressemblait à une sorte de lave noire fumante et coulant au ralenti. Elle fut étalée sur toute la surface blessée de la rue, provoquant en moi une sensation de perte irrémédiable.





Non contentes d'avoir défiguré l'harmonie de la rue, les machines envoyèrent un nouvel assaillant, sous la forme d'un assemblage de rouleaux qui aplatirent la lave, comme pour s'assurer que la rue ne pourrait jamais s'en détacher !


L'horreur continua jusqu'à ce que la moindre parcelle de terre fut recouverte, et que les émanations de la lave noire aient vicié l'atmosphère pour toujours.

A un moment, des personnes habillées comme celles qui étaient prisonnières des machines, arrivèrent avec des pieux metalliques pour essayer de libérer les bouches d'égouts qui avaient été noyées sous l'innomable vase noire encore fumante.
Ils travaillaient d'arrache pied, et arrivèrent de justesse à faire affleurer les bouches avant que d'autres machines arrivent, les forçant à s'écarter.


Cette triste aventure se termina par une tentative désespérée. Les personnes en jaune profitèrent d'une absence des machines pour essayer de redonner un semblant de dignité à la rue.
Ils se dépéchèrent et tracèrent un quadrillage sur la nouvelle peau noire, et y peignirent les mêmes bandes blanches qui étaient si joliement représentées par les pavés maintenant disparus.
Ils travaillèrent vite, comme s'ils savaient que le retour des machines scellerait leur sort.


Le résultat fut d'un bien piètre réconfort, tant la vue de cette longue bande noire agressait la vue.

Les machines ne sont plus revenues, aucun bâtiment n'a été démoli, et la circulation a repris comme si de rien n'était.
Mais les choses ont changé ... la rue n'est plus la même, ne parle plus de la même façon. Le staccato des pneus sur les pavés a disparu, il a été remplacé par un sifflement continu, lancinant.

J'ai cependant remarqué que la balafre noire commence à s'éclaircir, et que l'odeur noire s'estompe de jour en jour ... comme si la rue pouvait guérir de cette amputation ...

Ma pièce commune

J'ai une pièce au rez-de chaussée du 5b.
Je la partage avec tout le monde (enfin, tous ceux du 5a et 5b), et je sais que c'est pareil dans toute la rue, dans toute la ville.
C'est tellement naturel que je n'y pense même plus, et j'ai été surpris quand mes occupants ne cessaient de s'en émerveiller et d'en parler à leurs lointains amis.

C'est une pièce très passante, et sa porte montre les stigmates d'une utilisation intensive.

A l'intérieur, des machines vrombissantes semblent faire la même chose sans relâche: avaler des vêtements et divers produits, pour les recracher après les avoir fait tourner dans un sifflement d'enfer.
Deux machines de ce type occupent la pièce. Quand elles sont toutes les deux en activité, je frémis d'une vibration constante qui se communique aux fenêtres, portes, tuyaux ...
La troisième machine souffle quant à elle un air chaud continu, et a le même système de cylindre tournant que les deux autres.
C'est amusant de voir les divers habitants se succéder dans la pièce, et effectuer des gestes similaires, dans un ordre bien précis.

Certains utilisent parfois cette machine, qui avale des grands pans de tissu, et les compresse entre d'autres rouleaux de tissus aussi ... j'avoue que ça me dépasse complètement !
Enfin, un simple évier complète le mobilier. Pas si simple que ça, puisque j'ai pu voir quelqu'un l'utiliser pour ... frotter avec énergie des vêtements contre ses crénelures.

Il y a en fait deux pièces dans la partie commune. La deuxième est la "pièce fermée des vents". En effet, après mise en route d'un commutateur, la pièce s'emplit d'une bourrasque chaude venue de nulle part qui s'engouffre dans le linge suspendu pour l'occasion.

J'aime beaucoup cet endroit, qui m'emplit d'un doux tournis.
Il y fait toujours chaud, et il est rythmé par les allées et venues de tous ces occupants qui y exposent leur linge sans jamais inviter personne pour les contempler.
Enfin, le couloir qui relie ces deux pièces est muni d'un tableau qui rend cet endroit commun et partagé.
Chacun a une clé qui déverrouille un dispositif numéroté, permettant aux occupants de se distribuer l'usage de la pièce selon leurs disponibliités.
Je suis le numéro 4 !