Une chambre avec vue
Le temps passe ... différemment pour moi.Entre la saison froide qui arrive (mon parquet craque, mes portes sont plus faciles à ouvrir), et la lumière qui faiblit graduellement, les jours n'ont pas vraiment une grande importance.
Et même si je sens le rythme de la rue et de la ville changer, ça n'est que le temps qui passe ... un détail, quoi.
Il y a bien la "période des lumières" qui approche, ce qui déclenche une relative impatience chez moi. Les bâtiments de toute la rue s'illuminent, et accueillent même des arbres, eux aussi ornés de paillettes, bibelots et guirlandes !
Olaf n'a jamais amené une telle chose ici ... je crois ... ma mémoire me fait défaut en ce moment, comme si je n'arrivais pas à me souvenir de ce qui s'est passé du temps où il était là.
Mais ça ne m'inquiète pas outre mesure, mes nouveaux occupants m'ont peu à peu empli d'une chaleureuse activité (faute de meubles), et je me suis pris à me détendre, à me relâcher.
Et pendant la nuit dernière, alors que tout le monde dormait à poings et pattes fermées, que les autres appartements chuchotaient doucement entre eux, j'ai expérimenté quelque chose d'étrange.
Pas désagréable, ni inquiétant, mais dérangeant, ou au moins troublant.
Je ressentais bien mes occupants, et me sentais en sécurité. Mais tous mes sens m'avertissaient que quelque chose de très différent m'entourait.
La lumière ... c'était le jour. Et la rue avait changé ... ce n'était plus Friisgatan !
Impossible. Et pourtant, les bâtiments avaient changé, la végétation m'était inconnue.
Tout à coup, un clocher au loin attira mon attention: un carillon puissant se mit à retentir, suivant une mélodie qui n'avait rien à voir avec celle de St Johannes. D'ailleurs, cette tour (plus qu'un clocher) devait être énorme !
Les senteurs aussi avaient changé, la couleur et la taille des autobus, les taxis noirs aux formes arrondies ... où étais-je ?
J'ai dit que le temps n'avait pas d'importance, mais l'espace ... je n'existe que parce que je suis ancré dans un lieu bien précis ...
Alors comment expliquer ce radical changement de mon environnement ?

J'étais tellement troublé par ce tourbillon d'émotions contradictoires, que je faillis ne pas me rendre compte du brusque changement de lumière, et par le sol qui se mit à s'éloigner de moi à une vitesse impensable !
Quand la sensation de vitesse s'arrêta, l'air était frais, et comme ... plus léger ...
Je cherchais la grande tour (qui avait cessé de sonner), et le vertige me reprit très vite: tout autour de moi, des ... édifices d'une taille incompréhensible se dressaient, et je me perdais à essayer de compter leurs étages, leurs fenêtres, et à deviner combien de personnes ils abritaient.
Le pire était que je surplombais tout ce paysage, comme si j'étais moi-même dans un bâtiment plus haut que tous les autres, si près du ciel que je pourrais le chatouiller !
En aiguisant mon ouïe au maximum, je percevais des sirènes, un brouaha de véhicules émaner du niveau de la rue, si bas que les piétons ressemblaient à des fourmis, et encore.
Au-dessus de moi, des avions croisaient le ciel en toutes directions, et je me sentis tout à coup très seul dans cet océan d'humanité, dans des langues qui m'étaient toutes inconnues.

Une fois de plus (que j'espérais être la dernière), la perspective s'allongea sous moi, alors que je prenais de plus en plus d'altitude.
La sensation qui s'empara de moi fut plus forte que mon vertige éprouvé précédemment. Les nuages m'entourèrent comme dans un cocon opaque, mais bien vite, je m'en éloignais aussi, et ils devinrent un tapis blanc, qui s'arrondit doucement, découvrant des taches bleues, ocres, vertes.
Tout le paysage se rassembla en une brillante sphère colorée, diminuant lentement, et entourée comme d'une toile d'un noir d'encre, piquée de lumières qui n'étaient pas sans me rappeler les guirlandes que les gens mettent autrour des arbres ...
Puis ce fut le silence.
Pas le calme de la nuit, mais l'absence totale de bruit, et d'air. Le vent, les arbres ... rien de tout ça n'existait derrière mes fenêtres, contre lesquelles je sentais une étrange force ... d'aspiration.
Le sol était donc vierge de toutes traces, animales ou végétales. Il y avait bien quelque chose qui brillait au loin juste devant ce monticule, mais c'était trop loin pour deviner son origine.
Cette expérience était de loin la plus déroutante de toutes, tant je me sentais étranger à cet endroit.
Mais mes occupants étaient avec moi, sereins, et je ne pus m'empêcher de continuer à me sentir en sécurité, finalement.

Puis, sans crier gare, les cloches de St Johannes jouèrent l'air que je connais si bien !
Dehors, Friisgatan croisait Sodra Förstadgatan, et là bas, les distributeurs de journaux abordaient les passants, et tout ce monde vaquait à des occupations qui semblaient très naturelles.
Les autobus étaient d'un vert tout à fait normal, je pouvais compter les rayons des vélos garés sans me forcer, et l'air avait une fraîcheur revigorante.
Mes occupants étaient toujours là, et s'affairaient ici et là.
"- Bien dormi ?
- Comme un loir oui ... même pas un rêve."
Un rêve ? ...
